REPORTAGES

UNE HISTOIRE FRANÇAISE DE L'AMIANTE
photographies et texte par Nanda Gonzague


Face à la gare de Sète, un bar. À gauche un hôtel « social », à droite une boulangerie. Pas de vitrine aguichante où d’enseigne menteuse, juste une façade modeste et une enseigne un peu piteuse : « Une histoire française de l'amiante ». À l’intérieur, un lieu chaleureux comme le sont parfois les bars où les habitués viennent tromper leur ennui et échapper à une vie de monotonie et de solitude. Plus un centimètre carré de libre sur les murs où alternent trophées et vieilles photos. Et puis il y a Zaza, la patronne, l’âme du lieu et infatigable organisatrice de soirées en tous genres : de magie, costumées ou transformistes….

En France, l'amiante a nourri et enrichi de nombreuses régions, villes et bassins d'activité depuis le début de son exploitation vers 1860. Le premier rapport mettant en relation l'amiante et des décès d’ouvriers date de 1906 mais ce n'est qu'en décembre 1996 que la France interdit la fibre, bien après certains pays européens. Compte tenu de ses remarquables propriétés et de son faible coût, l'amiante a été massivement utilisé notamment dans les filatures, la sidérurgie, l'automobile, la réparation et la construction navale. Selon le rapport de la mission d’enquête du Sénat rendu public en 2005 «L'amiante est devenu le compagnon de route du développement industriel, de la France de l'avant-guerre jusqu'à la fin des Trente Glorieuses.» Les anciens ouvriers ou dockers qui manipulaient l'amiante dans leur travail sont morts ou meurent de mésothéliome, le cancer de la plèvre caractéristique de l’amiante. Leurs proches, femmes et enfants sont eux aussi victimes de l’amiante, juste pour avoir respiré la poussière blanche ramenée de l’usine à la maison sur les vêtements, les cheveux ou les chaussures des ouvriers. Même interdite depuis vingt ans, l’amiante n'a pas pour autant disparu. Ainsi, des agriculteurs du Calvados découvrent en labourant leurs champs les tonnes de résidus d'amiante qui y ont été ensevelis après l'interdiction. Des habitants d'Aulnay-sous-Bois meurent aujourd’hui pour avoir fréquenté dans leur enfance une école voisine d'une usine de broyage. Certaines populations ont été plus particulièrement exposées au «  minerai miracle  » avant son interdiction  : bobineuses et cardeuses des filatures d'amiante de Condé-sur-Noireau ou de l'usine textile Amisol de Clermont-Ferrand, salariés des sous-traitants de l'automobile fabriquant des garnitures de frein et d'embrayage, ouvriers de la réparation et de la construction navale, notamment des arsenaux mais aussi dockers et personnels portuaires de manutention de Dunkerque, de Marseille ou de Bastia qui ont longtemps déchargé sans protection les sacs de minerai importés de Russie, du Canada, du Brésil ou provenant de la mine corse de Canari. Problème de santé publique majeur problème environnemental, bataille juridique interminable, on réalise aujourd'hui avec stupeur que l'amiante s'est immiscé insidieusement dans tous les recoins du pays et de la société. Les effectifs concernés apparaissent considérables puisque l'Institut National de Veille Sanitaire a récemment évalué à 27,6 % le pourcentage actuel des retraités masculins qui ont été exposés à l'amiante au cours de leur vie professionnelle. De plus, l’ Institut national de Veille Sanitaire indique que l'amiante a déjà fait entre 61 000 et 118 000 morts entre 1995 et 2009. D'ici 2030, on annonce pas moins de 100 000 décès des conséquences de l'amiante en France. Tragique paradoxe que celui de l'amiante où les ouvriers travaillaient pour gagner leur vie en ignorant qu'ils la perdaient dans le même temps. De Dunkerque au Cap Corse, en passant par Terssac ou encore Aulnay-sous-Bois, c'est une bataille contre le temps et l’oubli qui s'est engagée, une bataille silencieuse que mènent de nombreux collectifs et associations pour la reconnaissance des victimes avant qu'elles ne disparaissent.

Aujourd’hui, l'amiante s'inscrit dans une problématique plus large de l'utilisation de produits dangereux pour la santé humaine et l'environnement, qu'il s'agisse des produits de substitution, comme les fibres céramiques réfractaires, dont la dangerosité semble aujourd'hui avérée, mais aussi des milliers de produits chimiques utilisés dans l'industrie. Face au silence assourdissant des autorités, des medias, des politiques, j'ai souhaité, à travers ce projet, mettre ne lumière les territoires, ainsi que ceux et celles, jusque là invisibles, qui ont payé un lourd tribu au nom des intérêts de l’industrie française.
 
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tous droits réservés © Nanda Gonzague / LA FRANCE VUE D'ICI