textes & photographies par

Paul Arnaud
 
MZUNGULAND
textes & photographies parPaul Arnaud

Ce printemps a été marqué par les nombreuses révoltes et grèves qui ont paralysé Mayotte, le 101ème département français. En marge de la grève générale qui a démarré le 30 mars, la violence entre les différentes bandes de jeunes n’a cessé de monter, plongeant le département dans un état proche de la guerre civile. Des renforts de métropole ont dû être envoyée pour maitriser la situation face à une population exaspérée de ne pas avoir les mêmes droits qu’en métropole.

Les chiffres en disent long sur les inquiétudes des Mahorais. Le chômage touche 19 % de la population active et 61 % des 15-24 ans, et plus de 27,6 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. L’indice de développement humain, qui regroupe des indicateurs de richesse, d’éducation et de santé, place Mayotte à la 107e position alors que la France est 20e. Selon l’économiste Olivier Sudrie, avec un taux de croissance de 4,5 % par an, il faudrait trente-trois ans à Mayotte pour « converger » vers le niveau de l’Hexagone.

Ancienne colonie française, Mayotte est devenu depuis 2011 le dernier département Français. Ce changement de statut a bouleversé l'économie de l'île qui est aujourd’hui confrontée à de nouvelles normes culturelles et fiscales. Bien que connu pour offrir l’un des plus beaux lagon du monde, l'archipel est ravagé par la pauvreté et déserté par les touristes.

Pourtant, malgré cette disparité avec la métropole, Mayotte est perçu comme un eldorado par ses voisins des îles Comores, où la population est 3 à 4 fois plus pauvre que celle de "La Française".

À 70 km de là, les Comoriens les plus téméraires tentent leur chance à bord d'embarcations de fortune qu’ils appellent les "kwassas kwassas". Totalement dépassée par la situation, la police aux frontières semble impuissante face à ce flux de sans papiers qui ne cesse de croître et atteint désormais 40% de la population locale.

Lorsque j’ai débuté ce projet en mars 2016, la presse était interdite d’accès au centre de rétention. Une opacité qui souligne une situation tendue dans ce département qui détient le record des reconduites à la frontière (19.991 en 2014).

La fracture sociale interpelle : la plupart des métropolitains et la classe moyenne mahoraise sont parqués dans des zones surnommées "mzunguland" (le pays des blancs). On les appelle ainsi à cause du profil de ses habitants, mais aussi car la qualité du logement correspond aux standards européens.

Un des mzunguland le plus connu est celui des Hauts-Vallons, un quartier édifié dans les années 80 à quelques encablures de Mamoudzou, le chef lieu de l’ile. La violence ayant émergé graduellement dans les années 2000, les habitants ont pris leurs dispositions individuellement pour sécuriser leurs maisons et s’adapter à une situation qui ne cesse de se dégrader. Loin d’être une zone ultra sécurisée façonnée dès sa naissance par un urbanisme sécuritaire, les Hauts-Vallons sont donc davantage le théâtre d’une sécurité bricolée.

LOCALISATION



Abdou est né à Mayotte et a la nationalité française depuis l’âge de 2 ans. Il a le corps couvert de tatouages qu’il s’est fait lors de ses divers séjours en prison en trempant une aiguille dans du plastique fondu. Il regrette ses tatouages qui le stigmatisent et l’empêchent de trouver du travail.


Des associations comme « village d’Eva » tentent d’éduquer les jeunes qui le souhaitent. Au départ, ils enseignaient sous un arbre mais une école de fortune a été construite par les jeunes pour affronter la saison des pluies. Kacim aimerait apprendre mais il est déjà trop vieux pour participer aux cours.

Sur cette île ou l’âge moyen est de 22 ans on estime que 40% de la population a moins de 15 ans. Bon nombre de ces jeunes sont déscolarisés et livrés à eux même.

Tout au long de mon séjour à Mayotte, j’ai tâché de multiplier les rencontres et tenté de capturer les indices qui permettraient de comprendre la situation et restituer l’histoire. Je sentais les tensions monter graduellement et pressentais une radicalisation des mouvements contestataires. Les évènements qui ont suivi mon départ ont confirmé mes inquiétudes. À Mayotte, tout reste à faire et la population comme les élus semblent complètement dépassés par la situation.



On ne peut pas mesurer et comprendre la situation sans aller à la rencontre de ceux qui vivent de l’autre côté des Hauts-Vallons, là où s’étend le plus grand bidonville de France sur les hauteurs de Kaweni.

Les habitations sont bricolées avec tout ce qui a pu être glané ici et là.


Les logements des bidonvilles n’ayant pas d’arrivée d’eau, ils se développent généralement le long des rivières qui se transforment petit à petit en décharge à ciel ouvert. Aucune gestion des déchets n’étant organisée dans ces quartiers.

Dans les ruelles du bidonville j’ai rencontré Kacim qui est arrivé d’Anjouan en kwassa-kwassa il y a 16 ans à l’âge de 10 ans. Il vit dans un banga (petite maison en tôle) qu’il a construit lui même avec des matériaux de récupération. Régulièrement délogé, Kacim a dû reconstruire cinq fois sa maison. N’ayant pas de sous pour se loger, les clandestins construisent leurs maisons de fortune sur les terrains inoccupés aux abords des villes. Il y a 4 ans c’était la campagne. Aujourd’hui la commune de Kawéni est grignotée peu à peu par le bidonville qui s’étend à perte de vue. Kacim n’est jamais allé à l’école, ces seules ressources sont ses chèvres. Il rend des services ici et là pour gagner un peu d’argent. Il ne souhaite pas retourner à Anjouan. Son titre de séjour d’un an arrive à sa fin. Kacim a peur de retomber dans la clandestinité.



Il vit ici avec son fils, sa femme et ses chèvres. Sa fille ainée de 8 ans vit en métropole depuis l’âge de cinq ans avec sa belle mère près de Troyes. Kacim fait de son mieux pour rendre son habitat le plus chaleureux possible. Il a bricolé un baldaquin au dessus de son lit et couvert le sol de terre d’un lino imitant un carrelage de maison ancienne.


Les expatriés préfèrent se retrouver à la piscine de Majicavo, où il n’y a presque que des blancs.
L’île regorge de plages et de randonnées magnifiques, mais partir en petit nombre sur les plages isolées n’est pas recommandé. Il y a constamment des agressions à la machette.


Bien qu’idyllique les chemins de randonnées s’avèrent être de véritables coupes-gorges.


Afin de dissuader des éventuelles agressions, les expatriés se regroupent en nombres pour se rendre sur les plages isolées.


Du coup, les voyous s’en prennent aux voitures laissées sur les parkings en amont des plages. On apprend vite à laisser vitres et portières ouvertes pour signifier qu’il n’y a rien à voler.


Les plages aux abords de Mamoudzou sont si polluées que seuls les gamins des bidonvilles viennent y jouer.


Thomas a trouvé une combine, il squatte un bateau inoccupé depuis des années avec l’accord du propriétaire. Ici il profite pleinement du lagon tout en économisant un loyer. Loin des tumultes de Mamoudzou, il ne se sent pas concerné par le sentiment d’insécurité perçu chez les habitants des mzungulands et profite pleinement des attraits nautiques du lagon.


Fanny est second sur le Marion-Dufresne, le bateau mythique qui assure le ravitaillement des Terres australes et antarctiques françaises. Entre deux missions, elle a choisi de vivre à Mayotte. Elle aime le côté sauvage et un peu far-west de l’île. Elle loue un appartement dans une maison situé à Tsararano, un village dans la brousse. Fanny ne voulait pas s’enfermer dans un quartier de blanc. La propriétaire a pris sous son aile un jeune comorien qui garde la maison. Cet accord permet à ce dernier qui n’a pas de famille sur l’île d’avoir un toit et quelques resssources supplémentaires.


Elad Chacrina est avocat. Suite à un braquage dans le cabinet où il travaillait, il a décidé de lancer « les voisins vigilants de Mayotte » le 29 mai 2015. Un peu partout les voisins s’organisent et font des rondes la nuit par petits groupes à tour de rôle. Le but est d’observer le terrain et d’en rendre compte aux forces de l’ordre pour faciliter leur travail et agir de manière préventive. Le réseau voisin vigilant permet de s’auto-alarmer et d’avoir un référent dans chaque quartier qui recueille les doléances.

Selon Elad Chacrina, l’autorité parentale a été mise à mal suite à des incompréhension du droit commun. Les parents auraient tendance à penser que réprimander leur enfant risque de conduire devant le tribunal.


Pierre vit à Mayotte depuis des années. Depuis quelques temps, il ne sort plus de chez lui sans son « tchambo » la machette locale que bon nombre d’expatriés ont fini par adopter pour dissuader les agresseurs.




Rares sont les promeneurs dans les rues désertes de ce quartier résidentiel. Dans ce Mzunguland, il n’y a aucun espace vert, lieu de détente ou aire de jeux pour les enfants. Chacun vit reclus chez soi. J’ai eu beaucoup de mal à convaincre les gens de m’ouvrir leur porte. La tension était palpable.




Certains ont malgré tout su tirer parti de l’insécurité. Richard est venu à Mayotte comme infirmier, attiré par les primes intéressantes proposées ici. Il a cependant décidé de ne pas avoir de maison. A la place, il garde les habitations de ceux qui partent en vacances, économisant ainsi un loyer. En 1 an, il ne s’est retrouvé qu’une seule fois pendant 6 jours sans logement. Il séjourne en général entre 10 jours et 2 mois dans une même maison. Je l’ai rencontré dans le mzunguland des Hauts-Vallons alors qu’il gardait une belle maison avec piscine. Seule contrainte, veiller à ce que la totalité de ses affaires tiennent dans le coffre de sa voiture.






Certains vont jusqu'à installer des sas de sécurité devant leur porte d’entrée afin de pouvoir contrôler les alentours avant de sortir de chez eux.

Lorsque j’ai cherché un logement, le fait d’avoir un gros chien a joué en ma faveur. Claire et David, qui avaient eu quelques frayeurs dans le quartier, nous ont hébergé gracieusement pendant 1 mois.

Franck, est un ingénieur venu à Mayotte travailler dans le secteur privé. Il s’est vite rendu compte qu’il pouvait gagner plus en étant professeur de mécanique nautique dans un lycée professionnel local. Les enseignants touchent de grosses primes pour compenser le manque d’attractivité de l’île. Ne supportant pas de vivre en cage, il a bricolé un système lui permettant de soulever les barreaux lorsqu’il le souhaite. Frank compte bientôt retourner en métropole. Il va bientôt être papa et trouve que la situation à Mayotte est trop dangereuse pour élever son enfant.





Vincent est agent de sécurité à la pointe de Koungou.
Ici 7 agents se relaient en permanence pour sécuriser ce quartier chic. Régulièrement pris à parti et souvent victime de caillassage, il ne dispose que d’un sifflet pour se défendre et le commissariat le plus proche est à 15 min de voiture. Il cherche un travail moins dangereux, mais il n’a pas d’autre choix, pour le moment il ne trouve pas d’autre emploi à Mayotte.

Je me suis rendu à Mayotte en février et mars 2016, juste avant les premières émeutes. Déjà la tension était omniprésente. Les gens vivent parqués chez eux. Les rues du quartier étaient désertes. Lassés des cambriolages et des agressions les habitants ont fini par barricader leurs maisons.




Les stigmates de l’insécurité se ressentent un peu partout dans ce quartier où chacun a bricolé du mieux possible sa propriété pour en augmenter le niveau de sécurité