textes & photographies par

Raphaël Helle / Signatures
 
LE JEUNE LOUP DU FRONT NATIONAL
textes & photographies parRaphaël Helle


A l'occasion de mon reportage documentaire en immersion à l'usine PSA de Sochaux nombre de jeunes ouvriers me disaient qu’ils votaient Front National. En février 2015 sur ce territoire du Doubs s’est tenue une élection législative partielle qui a été suivi avec le plus grand intérêt par la presse nationale (pour ma part j’ai travaillé pour Marianne et pour Pélerin) parce qu’il y avait de fortes probabilités que Sophie Montel la candidate du Front National soit la 3ème députée FN à l’Assemblée Nationale à la suite de Gilbert Collard et Marion Maréchal-Le Pen. Mais Sophie Montel échoua - de peu - au second tour.

Aussi un mois plus tard en mars 2015 pour les élections départementales, choisissant de rester sur les terres ouvrières de l’usine Peugeot-Citroën autour de Sochaux-Montbéliard, j'ai proposé à Loup Viallet, candidat FN pour le canton d'Audincourt, de suivre sa campagne. Âgé de 24 ans, incarnant le Rassemblement Bleu Marine de Marine Le-Pen plutôt que le vieux FN il a immédiatement accepté.

Je l’ai rencontré à Besançon le 7 mars 2015 lors de la conférence de presse organisée par Sophie Montel qui présentait 19 candidats FN en Franche-Comté. D’autres candidats plus âgés et implantés localement ont refusé ma demande. Mais le jeune Loup Viallet travaillant au siège du FN à Nanterre sous la tutelle de Florian Philippot en charge de la stratégie et communication, a peut-être vu de l’intérêt, tant pour sa campagne électorale que pour sa carrière, à être suivi par un photographe collaborant avec la presse nationale.

LOCALISATION

 

LOCALISATION

Des assistants du FN au Parlement européen visés par une procédure pour fraude

Sur son compte twitter Loup Viallet se présente en tant que " délégué national à la Prospective (Vice-Présidence à la Stratégie et à la Communication) FN-RBM ", Front National - Rassemblement Bleu Marine. Il figure dans l’organigramme du Front National au pôle veille et perspective, et me confie que c’est « sa mission politique mais que sa profession est assistant parlementaire » auprès de Dominique Bilde députée FN au parlement européen. Profession qu’il ne précise ni sur son compte twitter ni sur son tract de campagne pour l’élection départementale.

Or depuis le 9 mars le Front national est visé par une vaste enquête européenne pour fraude, qui devrait déboucher sur des poursuites judiciaires en France. En effet, pas moins de 29 assistants des 23 députés européens du parti d’extrême droite sont suspectés de bénéficier de rémunérations versées par le Parlement européen, tout en travaillant exclusivement pour le FN sur le territoire français. Sont particulièrement concernés les assistants européens apparaissant dans l’organigramme du FN. Après L’office européen anti-fraude (OLAF) c’est le parquet de Paris qui le 24 mars, ordonnait une enquête préliminaire visant le Front national, pour abus de confiance, assimilant ces rémunérations communautaires à un financement illégal de parti politique. Par ailleurs, pas moins de 19 des assistants parlementaires du Front national sont candidats aux élections départementales, sur un total de 63.

 

Parachuté

Lorsque les gens qu’il aborde lui pose la question il reconnait être « parachuté » par le Front National sur le canton, mais ajoute rapidement qu'il loue (depuis peu) un appartement à Montbéliard dont il affirme être originaire.

Le premier tour de l’élection est prévu le 22 mars. Je l'ai suivi à partir du 12 distribuant seul, ses tracts, sans sa binôme Francine Wicht ni militant de son parti, de boite à lettre en boite à lettre, de commerce en commerce ou abordant les gens dans la rue. Première constatation : les commerçants lui réservent la plus part du temps un très bon accueil. Généralement il engage la conversation en leur demandant s’ils rencontrent des problèmes d’insécurité ou d’incivilité, et ainsi peut embrayer sur la thématique classique aux trois i du Front National : impôts, immigration, et insécurité. De temps à autre fuse un « il faut nettoyer la France de cette racaille ! »

 

Faire des images ?

Jeudi 19 mars, Loup Viallet entre dans un café d'Audincourt fréquenté par des clients d'origine Maghrébine. S'ensuit un débat assez tendu avec deux ou trois personnes à qui il explique par exemple que ni Marine Le Pen ni Florian Philippot ne sont racistes comme l’est Jean-Marie Le Pen. Est-il entré dans ce café dans le but de faire des images ? Parce qu’ensuite il insistera pour récupérer mes photos afin de les utiliser pour sa promotion sur ses comptes Twitter et Facebook. En échange de quoi il m'autoriserait à poursuivre mon reportage.

Bien entendu je refuse ses conditions contraires à la liberté de la presse arguant qu'il est tout de même plus intéressant de rendre compte de la campagne d'un jeune candidat FN aux élections départementales à un moment de mutation du paysage politique français. Le FN devenant le deuxième parti de France (lui dit le premier) surtout dans une région de France où le vote ouvrier est conséquent. « C’est à prendre ou à laisser » conclut-il par texto la veille du scrutin du premier tour.

 



En tête au premier tour

Le dimanche 22 mars il arrive en tête avec 37,57 % devant le binôme PS à 33,53 % et l’Union de la Droite à 22,45 %. Le second tour sera donc un duel FN contre PS. Dès le lendemain Il est invité pour un débat au 13 heures de France 3 Besançon.
Je le rejoins sur place et jusque sur le plateau télé à quelques minutes du début de l'émission j‘insiste pour poursuive le reportage. Je finis par le convaincre et il accepte sans condition préalable.
Est-ce que notre négociation l’a empêché de se concentrer ? Parce qu’à l’issue du débat il s’inquiète d’avoir été trop agressif avec ses adversaires. Moi je l’ai trouvé dans son rôle.

Même si l'abstention touche plus de la moitié des inscrits, qu’un parfait inconnu parachuté par le siège du Front National arrive en tête avec 37,57%, soit 3 574 votes, est un score significatif.  Dans la photo ci-dessus, repartant en campagne pour le second tour, dans les rues d'Hérimoncourt, Loup Viallet entonne la Marseillaise.

 

Binôme femme/homme

Afin de respecter la parité pour la première fois les candidats présentent des binômes homme / femme. Sur son compte twitter Loup Viallet a dénoncé son adversaire se réclamant de la diversité, Yassine Bouchtaoui, pour le Parti Egalité et Justice dont la photo de la binôme était absente de l'affiche.

La binôme Front National, Francine Wicht, elle, est sur l’affiche. En revanche elle est totalement absente sur le terrain et ne fait pas campagne. Loup Viallet me dit qu’elle a préféré prendre quelques jours de vacances en Suisse. Il se murmure aussi qu’elle raconterait ici et là ne pas souhaiter être élue craignant d'avoir ensuite à siéger.


Sur la photo ci-dessous le visage que le jeune candidat FN écrase est celui de son adversaire socialiste Christine Coren-Gasperoni.

 

Campagne nationalisée

La seconde semaine de campagne Loup Viallet ne distribue plus ses propres tracts mais ceux de Marine Le Pen. D’ailleurs tout au long de sa campagne je ne l'ai guère entendu développer de programme politique pour le département, sauf sur le plateau de France 3 à Besançon où il a parlé de caméras de surveillance dans les collèges.  De fait il a essentiellement fait campagne pour Marine Le Pen dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017.

Les jeunes gens qu’il a recrutés ne sont pas des militants du  Front National mais des sympathisants qu'il a rencontrés dans le bus à Montbéliard. La section locale du FN ne l'aide pas, craint-elle que ce jeune Loup aux dents longues parachuté par Nanterre ne vienne à l'avenir chasser sur ses terres ?

 

Amateurisme

A 18h, dimanche 29 mars à Seloncourt, à l’issue du second tour, Loup Viallet assiste au dépouillement. Or à 20h il est invité sur le plateau de France 3 Besançon à une heure de route. Il n’a pas de voiture et n’a trouvé aucun militant de son parti pour le conduire.


Je propose de l’emmener car je souhaite le photographier au moment où il découvrira les résultats.
Le forfait 3G de son smarphone est épuisé, il ne peut s’informer de son score ou consulter Twitter lors du trajet, et il ne reçoit aucun appel de la section FN locale ou nationale. C'est seulement en arrivant, juste avant d'accéder au plateau télé, qu'il apprend sa défaite.

 

Résultats du second tour des élections départementales (29 mars 2015) : canton d’Audincourt (Doubs)

Dans le duel opposant les binômes du Parti Socialiste à celui du Front National dans le canton d’Audincourt (Doubs), lors du second tour des élections départementales, c’est le tandem composé de M. BARBIER David et de Mme COREN-GASPERONI Christine (Parti Socialiste) qui a été élu, avec 52,65 % des voix. Le binôme constitué de M. VIALLET Loup et de Mme WICHT Francine (Front National) a été battu avec un résultat de 47,35 % des suffrages exprimés.
Dans ce canton, 50,34 % des inscrits se sont abstenus.

 

Interchangeables ici et là

Dans ce type d’élections locales et surtout en milieu rural, par le passé on votait pour un candidat bien implanté, un notable qu’on connaissait de longue date, quelqu’un d’ici capable  de comprendre et de s’occuper des enjeux locaux. Or aujourd’hui un amateur inconnu de tout le monde, un jeune loup sorti du bois arrive en tête sous l’étiquette FN au premier tour avec 37,6% des voix. Personne n’a même pensé à l’interroger sur les soupçons de fraude qui visent les assistants parlementaires européens de son parti. D’ici quelques semaines à Audincourt on ne se rappellera plus de Loup Viallet, de son look de beau gosse, et de son petit chien. Et peut-être qu’aux prochaines élections le Front National pour faire progresser ses idées, le parachutera ici ou là, ailleurs en France, lui et d’autres jeunes attachés parlementaires payés par le parlement européen.


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