textes & photographies par

Alexa Brunet / Transit
 
EN SOMME
textes & photographies parAlexa Brunet


Picardie 2009-2010

Dans un périmètre aléatoire, entre Albert Péronnes et Chaulnes, région qui porte encore en demi-teinte les stygmates de la Première Guerre mondiale, j’ai documenté sur deux années le quotidien des jeunes que j’ai rencontrés. Mon travail s'inscrit dans un cycle de résidences sur le monde rural en Picardie et a été réalisé en partenariat avec Diaphane.


"J'habite à Albert, une ville fleurie dévastée par la guerre,
une zone urbaine mais campagnarde.
Les partisans lepénistes sont de garde,
il y en a pour tous les goûts.
Tu verras toujours un vieil ivrogne pour aller boire un coup.
Une fontaine marbrée,
un cimetière en ciment.
Y'a aussi un paintball fermé,
un skatepark complètement isolé.
Y'a des cafés blindés où on se bourre la gueule
et une boîte pourrie où on se pète la gueule.
Y'a des coiffeurs,
des boulangeries,
des coiffeurs,
des pmu à côté des coiffeurs,
un toiletteur fermé pour être coiffeur,
à Albert niveau coiffure y'a de quoi faire.
T'as le bonjour d'Albert
d'où que tu sois on t'accueille les bras ouverts.
Tu veux un bol d'air, te prive pas on en a des chaudrons entiers,
dans cette ville y'a pas moins de 10000 habitants,
la chaleur du Brésil avec 10 degrés t'es content.
Un climat pourri mais quand je regarde le ciel,
comment veux-tu que je crois en Dieu, je crois même pas au soleil.
Ici le nombre de fachos augmente chaque jour,
c'est peut-être ça l'évolution des mœurs.
Je pense que ces cons le resteront toujours
ils ont enfin trouvé des couilles dans leurs rangers.
Ici je sais pas ce que tu peux faire à part visiter une basilique et un musée de guerre.
Y'a des vieux dans tous les coins,
des fleurs dans chaque allée.
Le pays du coquelicot est joliment fané.
J'ai vu pire que ta cité,
joue pas les martyrs vieux ça s'appelle Albert,
Et c'est la banlieue de la banlieue.
Au pays du fumier tu fais le malin,
tu parles le fermier tu te réveilles dans une botte de foin.
A l'horizon des ronds-points,
rien à faire sauf des tentatives de suicide à la pierre.
Tu te sentiras comme une vache laitière,
tu verras quand une bergère te fera faire pimpom sur le chiuahua.
La trahison du fond plein les brouettes,
j'ai du mal à mâcher et des connexions internet,
alors c'est l'invasion champêtre.
Leur vie est un cauchemar
entre des Jean-Marie Lepen,
et des Jean-Marie Bigard.
c'est triquart chez les Picards.
Des cul-terreux
tous au pastis au Ricard.
Tu fais ce que tu veux moi à la première occasion je me barre.
Sauve qui peut mais ce sera pas juste un au-revoir, ce sera adieu (...)"


*album de Keep it real, "T'as l'bonjour d'Albert".

 



Cimetière de Suzanne, été

La maison de Blandine est un havre de paix. Une sorte de douce parenthèse entre deux sessions de déambulations. Lorsque la pluie a ruiné mes tentatives de sortie, que mon humeur est morose, Blandine sort une petite bière, une roulée et un bon film et le sourire revient. Blandine m'a ouvert sa maison et sa cuisine. Toujours prête à bavarder et discuter politique, cinéma et littérature, c'est un nid que je retrouve avec plaisir. Le village de Suzanne et son château les pieds dans l'eau ont un petit côté noble que j'affectionne. En quittant le village, on est tout de suite sur les longs plateaux agricoles. Des champs de betteraves et de blé alternent avec des replis de terrain où coule parfois une rivière salutaire. Des champs à perte de vue. Et des éoliennes.
Des cimetières militaires, ça et là, jalonnent le paysage. On finit par les oublier tant ils en font partie.
Des cimetières d'anglais, australiens, néo-zélandais, dont les petits enfants reviennent chaque année accomplir leur devoir de mémoire avec bien plus de ferveur et d'émotion que nous.


Je lis que les routes de campagne autour de Fricourt, Mametz et Mountauban étaient les principales artères empruntées par le corps expéditionnaire britannique sur le chemin de la ligne de front de la Somme. Au carrefour de la route Albert-Péronne et de la route allant à Fricourt, les 21 et 22 juillet 1916, les déplacements suivants furent enregistrés : 26 536 troupes, 63 mitrailleuses, 2 746 véhicules mécaniques et 1 043 soldats à vélo. Désormais à ce carrefour il y a des centaines de petites croix.


Écluse de Cappy



Les amoureux du canal

Sous un pont, un couple s'embrasse au bord du canal. Je vois l'image : le garçon enlace la fille plus grande que lui. Elle porte un haut coloré et des marques de coups de soleil. Lui pose ses mains sur les hanches de sa conquête. Nos regards se croisent. Je lui demande si je peux prendre une photo. Il opine. Je remercie, photographie la scène et passe mon chemin. Lorsque j'arrive à sa hauteur il me lance "vous nous avez pas pris nous hein?", je réalise qu'il pense que j'avais fait un cliché du canal, boueux, gris mais un paysage vide de leur présence.


Balltrap



Fête de la Libération



Jules et la fête de la libération

A Bray-sur-Somme on préfère célébrer la fin de la Seconde Guerre que de commémorer les batailles de la Première. La reconstitution historique est réglée au quart de poil, à l'heure exacte de la libération par les américains, les coucous d'époque survolent le village et le pont "explose" dans un jet de fumée bien crédible. Je rencontre un groupe de jeunes Picards Américains en tank, les munitions en bandoulière, la fleur au fusil et le sourire aux lèvres. Ils défilent joyeusement et laissent volontiers les gamins escalader leur véhicules. Ils collectionnent eux aussi les occasions de défiler en uniforme et Jules ne cache pas que pour lui c'est l'été la meilleure période car il y en toutes les semaines. Après la parade des soldats avec les honneurs de la foule venue voir passer les jeep et les chars, la fête s'achève par un bal aux lampions où l’on peut faire danser les filles. Jules ne cache pas que ce qui compte dans cette journée, c'est aussi la minute de silence en hommage aux morts de la guerre, même s'ils sont jeunes, l'instant est aussi solennel pour eux que pour les vétérans.


Jules et la fête de la libération



Pêche sur le canal de la Somme



Keep it real

Keep it real, c'est le groupe de hiphop d'Albert. Sans prétention, une bande de potes. Ils s'éclatent à faire de la musique. Ils ont récolté des fonds pour sortir un cd, et les quelques prix qu'ils ont gagnés leur permettent de se produire souvent aux alentours dans la région. Ils partagent un lieu de répétition avec d'autres groupes. La salle est planquée derrière la boîte de nuit, à côté du Macdo, au bout d'un chemin défoncé. La mairie met à disposition des jeunes ce bout de préfa pour faire du bruit, loin des rues silencieuses.
Ils me proposent d'assister aux répétitions. Une fois que tout le monde est arrivé, chacun passe une bonne heure à raccorder les platines et brancher les micros, c'est l'inconvénient des salles partagées. Après s'être bien lâchés sur la console, ils sortent des bières et une galette des rois.
Pierlo a sa vision des choses. Il bosse à Airbus. C'est la boîte principale de la région d'Albert. Il dit qu'il faut pas cracher dessus, ça fait vivre pas mal de monde ici. Et il n'y pas grand chose d'autre. Il fait de la musique pour décompresser. Alex son acolyte est président du centre aéré. Il organise beaucoup d'activités avec les jeunes du coin, ça les change du skate-parc, du Macdo ou du jardin public. Pour eux Albert est un trou, mais on s'y sent ni mieux ni pire qu'ailleurs.


Les keep it real sont très fidèles en amitié. Régulièrement ils prennent de mes nouvelles et quand je suis à Albert ils m'invitent toujours à boire un verre. Avant mon départ on a tous été manger au Poppy's, le routier sur la route de Bapaume. C'est une institution. Menu complet pour 12 euros, pas de manières, toujours plein à craquer. Les légumes c'est des frites ou des pommes de terre et tant pis pour les végétariens.


Les grognasses

C'est l'été, les fêtes de village se bousculent, les manifestations sportives aussi. les Grognasses, équipe féminine de football jouent à la fête du monton d'Englebelmer. Une joyeuse bande de filles qui se retrouvent plus volontiers au bar des Trois Pigeons à côté de l'église plutôt que sur le terrain, mais parfois, les deux vont bien ensemble.
Le jour suivant les supporters de Lens se retrouvent au Café Français devant la place de l'Hôtel de Ville pour aller soutenir le club contre Valenciennes. Les écharpes sont prêtes, le tableau de bord est décoré en conséquence. "On a plus qu'à gagner". Toute l'équipe tient à immortaliser cet instant et forme un beau peloton devant le bus qui les emmène au match.


Canal de la Somme



Chaulnes ou la course aux fachos

Un mercredi après-midi à Chaulnes. Je discute avec un petit groupe sur un parking. "Pourquoi vous venez ici pour faire des photos? C'est sans intérêt. Y'a que nous, vous voyez on s'emmerde, c'est ça notre vie ici, y'a rien.
- Et vous faîtes quoi alors sur ce parking? Vous vous retrouvez?
- Ouais, on boit du coca, on regarde les gens faire leurs courses. C'est central. On fréquente pas les cafés, y'a que des vieux c'est moisi. Et vous pourquoi vous êtes ici?
- Je fais un reportage sur les jeunes.
Ah ouais? Moi ça m'étonne qu'on vous ait envoyée ici. Des jeunes, y'en a pas trop à Chaulnes. Vaut mieux aller à Amiens. Là ouais y a plein de jeunes et c'est vivant.
On aime pas ici. Ca craint y'a plein de fachos. Avec des casquettes lansdalle, voyez? Y savent pas trop ce que ça veut dire mais y copient un style, y aiment pas les arabes et y dessinent des croix gammées.
Nous on les course. On leur fout une raclée. Ca leur fait les pieds et après y viennent plus nous narguer.
Sales nazis.
"


Cimetière de Suzanne, hiver



Cédric, les pigeons et les boîtes à pizzas

Je rencontre Cédric, ancien champion régional de Ball-Trap dans un champ, sur le camion de tir. Il est encore bien classé et ne manque pas une occasion de s'entraîner. L'été à Mametz il y a le ball-trap annuel du club, après Cédric tourne dans les villages du coin. Gentiment il m'invite à revenir à la saison de la chasse.
En hiver on peut tirer les pigeons. ils viennent souvent du clocher de la basilique d'Albert où ils font de gros dégâts. Cédric m'explique que les chasseurs sont très utiles pour réguler les populations de nuisibles. Les pigeons, il les tue mais ne les mange pas, et préfère les offrir à son grand-père qui en est friand. Cédric dispose les leurres dans un champ et attend que les oiseaux arrivent. D'après lui, ça n'est pas un bon jour pour chasser. Il finit pourtant par toucher un pigeon solitaire qui volait par là. L'animal blessé tombe dans un fourré. Nous ne le retrouvons pas et abandonnons la partie.
Cédric m'invite à manger chez ses parents. Je suis touchée car c'est la première fois qu'on m'ouvre les portes d'une maison. Au milieu d'une collection de trophées de chasse, sur la table de la salle à manger, trônent trois boîtes de pizzas prêtes à être mangées. Je ne sais pas si c'est la tête de biche ou la pizza à l'ananas qui me fait le plus d'impression.


Chambre de Cédric



Pierlo en plein mixage



Agenda

Je passe un bon moment chaque jour à éplucher le Courrier Picard pour dénicher les manifestations auxquelles les jeunes participent. Après bien des tentatives d'errance photographique, souvent infructueuses, pleines d'incompréhension et parfois d'hostilité de la part des gens que je croise, j'ai senti le besoin de me raccrocher à un événement même quelconque. Les fêtes, rallys, entraînements, foires, concours, courses, rederies -les puces locales- sont de bons prétextes pour aller vers autres et je me fonds plus facilement dans la foule aussi modeste soit-elle. J'aime la couleur de la boue d'ici, les dimanches après-midi et les sensations faciles des loisirs pour tous.

Authie:

Rencontre internationale des collectionneurs d'étiquettes de fruits avec la participation des collectionneurs de papiers d'orange Dates et horaires : 
Le Samedi 02 Octobre 2010

Lieu : 
au Prieuré. 80560 Authie


Mélissa et Mehdi

Mélissa et Mehdi sont les amoureux de la classe de bac pro dans laquelle j'interviens pendant une semaine au lycée Lamarck d'Albert. On les voit toujours collés, inséparables. A ma demande, ils acceptent de venir se faire photographier dans un cimetière. Le choix du lieu n'est pas aisé car la plupart des jolis endroits que j'ai repérés sont entourés de boue et Mélissa ne peut pas s'y rendre avec ses talons. Finalement on trouve le cadre idéal et Mehdi la porte sur un carré d'herbe verte.

Je pense à la chanson de Craonne

Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes



Pique-nique hivernal

J'ai réussi à motiver un petit groupe d'élèves pour pique-niquer au bord d'un lac gelé et faire des images. La journée est particulièrement froide. Mandy grelotte dans ses collants malgré les mains chaudes de son petit ami posées sur ses cuisses. Romain fait semblant de boire une bière pour la forme. Les autres attendent que ça se passe. Personne n'a d'appétit car tous ont déjà mangé à la cantine.


Mailly-Maillet

L'accueil à la ferme ressemble davantage à la maison de Cruela qu'aux chaumières des contes de fées. Une femme androgyne à la voix rauque nous accueille en traînant les pieds. Cette maison est un vrai labyrinthe: des étages à rallonges, des couloirs borgnes, du lino, de la tapisserie, du lino encore et des courants d'air. Les volets de la salle à manger restent éternellement clos et même l'horloge est arrêtée. Seule créature vive et vivante, Jimmy, un enfant d'une dizaine d'années semble s'ennuyer sec dans ce décor.
Jimmy est ici en famille d'accueil provisoirement, car sa mère ne peut plus le prendre en charge. Il n'a pas mis les pieds à l'école depuis 4 mois. Il n'arrive pas à se concentrer. En attendant de trouver une meilleure solution et d'être vraiment placé, il donne des petits coups de main à la ferme, prépare les pis des 125 vaches avant la traite matin et soir et porte des seaux de lait. Entre les deux traites il attend.
Franck le jeune agriculteur se désole "si c'est pas dommage un gamin de 11 ans descolarisé. Il est pas bête en plus!"
Franck reprendra la ferme quand ses parents arrêteront leur activité.
Il sait déjà que les 20 premières années de boulot serviront à rembourser les crédits familiaux. L'année dernière, ses parents ont du faire rénover leur installation laitière pour être aux normes européennes, ce sont de gros investissements et le lait ne rapporte presque plus. Et dans 20 ans il faudra remettre ça. Les vaches laitières pour Franck c'est à la fois une corvée et une passion. Il avoue aimer son métier malgré les contraintes et ne s'imagine pas faire autre chose. Le matin quand il entre dans l'étable, même après une bonne soirée arrosée et 3 heures de sommeil, il est heureux.


À Corbie"



Cimetière de Suzanne, été



Albert



La fête du trou d'obus, la Boisselle

Le 1er juillet à 7 heures du matin, on commémore aussi chaque année "le plus gros trou d'obus de la Première Guerre Mondiale", tombé le premier juillet 1916 à la Boisselle. Devant ce gros cratère d'herbe verte, difficile d'imaginer que cette journée fut la plus meurtrière de la Première Guerre mondiale, et que dans les six première minutes de la bataille, 30 000 hommes furent tués au combat.
Aujourd'hui, presque cent ans plus tard, c'est d'un autre assaut qu'il s'agit : le marathon des commémorations à la Boisselle, Thiepval, la Tour d'Ulster, Beaumont-Hamel, Contalmaison. Des Anglais surtout, venus par cars d'adolescents, des irlandais, des huiles bien sûr, et beaucoup de vieux qui arrivent de la région parisienne, du Nord, et d'autres anciennes zones de front.
Des femmes arborent des vêtements aux motifs du coquelicot, l'emblème des batailles de la Somme. Les hommes piquent la fleur en papier à leur boutonnière. Les cérémonies bien orchestrées s'enchaînent tout au long de la journée.

Programme des cérémonies pour la journée du 1er juillet :
7h28 : au Trou de mine d'Ovillers-la- Boisselle
9h15 : au Cairn devant l'église de Contalmaison
11h : au mémorial Franco-Britannique de Thiepval
14h30 : à la Tour d'Ulster de Thiepval
16h : au Parc Terre-Neuvien de Beaumont-Hamel
17h : conférence "Churchill avant la Grande Guerre" à l'église de Thiepval par Jay Winter
17h30 : au Cimetière allemand puis au Monument aux morts de Fricourt
17h30 : à Bus-les-Artois
18h30 : devant l'Hôtel de Ville d'Albert
19h30 : devant la Basilique N.D. de Brebières pour assister aux "Cornemuses de la Vierge penchée" à Albert


Deux adolescentes à Capy



Friterie à Albert

On voit la statue d'Albert de tous les villages environnants et la basilique semble déborder de la place, elle paraît presque trop grosse pour une si petite ville. Pour les centaines de milliers de soldats en chemin vers le front, la Vierge penchée de la basilique, pourtant lourdement bombardée mais toujours présente, symbolisait la folie et la destruction de la guerre, et des cartes postales de ce fameux site furent envoyées en masse à leurs familles. Certains dirent que la guerre finirait lorsque la statue tomberait. Elle fut renversée en avril 1918 par l’artillerie britannique mais, ironie du sort, la guerre se poursuivit jusqu’en novembre.


Pique-nique



Spectateurs d’un balltrap



Achat des billets pour un match de foot au club de supporter de Lens



Rencontre de tuning à Chaulnes



Cimetière de Suzanne, automne



Circuit collant

Sur le circuit de Fricourt un dimanche, petit soleil d'automne. Les garçons sortent les motos-cross et s'en donnent à coeur-joie malgré la boue qui colle aux roues. les filles regardent leurs copains ou fument des clopes dans la voiture. L'une d'elle m'avoue que son beau-père les accompagne pour pouvoir la mater, "lui aussi il colle aux baskets".


Jimmy



La Boisselle



Circuit de kart



Fête foraine à Peronnes

  © Alexa Brunet / Transit / La France VUE D'ICI