textes & photographies par

Raphaël Helle / Signatures
 
CHAMPAGNE !
textes & photographies parRaphaël Helle


Je suis revenu dans la ville où je suis né, où j’ai passé une partie de ma jeunesse, école, collège, où j’ai travaillé. 23 ans plus tard je me rends compte que j’ai sous le yeux, un condensé de l’époque actuelle : fermetures d’entreprises, dépeuplement rural, montée du FN.

« Beaucoup n’étant plus habitués qu’aux noms des grandes villes sur les trajets avantageux des TGV, il faut situer. Bar-sur-Aube une des quatre grandes foires de Champagne du Moyen Age, se trouvait  sur un axe Nord-Sud de première importance mais aujourd’hui, avec ses 5300 habitants, elle chevauche la diagonale du vide, celle de la France qui se dépeuple. »

(Jean Lebrun, La Marche de l’histoire, France Inter, 3 juin 2016) . LOCALISATION


 

LOCALISATION

24 septembre 2016, la Villeneuve-au-Chêne. Manifestation contre la fermeture de la « Céramique », une usine du groupe Allia qui fabrique des sanitaires. Dans ce village de 440 habitants, une centaine d’emplois sont menacés. Ma mère a commencé à travaillé là dès l’âge de 15 ans, elle a fait embaucher son frère ainé Régis qui rentrait de 3 ans de guerre en Algérie et qui passera sa vie dans cette usine, exposé à la chaleur des fours, et inhalant les poussières de terre, au rythme des 3x8. Mon cousin Laurent entrera à la Céramique à 20 ans, il en a aujourd’hui 56 ans. Par ici les entreprises ferment les une après les autres et le taux de chômage est élevé. Que va t’il devenir ?
14 mai 2016, manifestation dans les rues de Bar-sur-Aube. Entre les multiples manifestations du printemps contre la loi travail dite El Khomri, et les manifestations contre les fermetures de 4 entreprises locales la ville ne cesse de descendre dans la rue.
12 mars 2016, Bar-sur-Aube. Dès mon arrivée dans cette petite ville de 5000 habitants j’ai photographié cette manifestation contre la fermeture de deux usines locales. Bien sur cette manifestation n’a pas eu d’écho dans la presse nationale, pourtant la Cristallerie royale de Champagne, 350 ans d’histoire, créée à l’initiative de Colbert, est l’une des plus vieille usine de France. Elle cessera toute activité le 13 mai. Avec elle disparaît un savoir-faire ancestral. L’autre entreprise, Cauval est un fabricant français de literie qui possède notamment les marques Dunlopillo, Treca ou Simmons. Dans les années 70 on l’appelait «  les chaises » et 1200 salariés y travaillaient. Aujourd’hui ils ne sont plus que 460. J’étais consterné de retrouver parmi ces manifestants de nombreux visages d’autrefois, des camarades de la primaire ou du collège. En France tous les jours de petites entreprises déposent le bilan. Acheter français c’est aussi préserver des emplois.
Usine à l’abandon. Moteur Céres, bonneterie Doré, scierie Comte, imprimerie Lebois-Offset, Forges de Clairvaux, Bar-sur-Aube est un vieux bassin industriel qui se dépeuple au rythme des licenciements et des fermetures d’entreprises. Au mitan des années 70 la ville comptait 7500 habitants. Ils ne sont plus que 5000 aujourd’hui.
Mur d’enceinte de la Centrale pénitentiaire de Clairvaux à quelques kilomètres au sud de Bar-sur-Aube. En mai le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas, annonçait la fermeture prochaine de la prison en raison de son « état de vétusté et de dégradation ».
14 mai 2016, Bar-sur-Aube. Manifestation des agents pénitentiaires contre la fermeture de la centrale de Clairvaux. Actuellement, 127 détenus sont emprisonnés à Clairvaux, pour 198 places. 199 surveillants et membres du personnel pénitentiaire y travaillent, autrement dit 200 foyers sont directement menacés.
A l’issue de l’une des nombreuses manifestations qui ont secoué la ville cette année 2016, Fabien l’anarchiste et Patrick, délégué CGT à Lisi-Aerospace, se retrouvent au bar du Fer-à-cheval. Patrick et moi étions dans la même classe à l’école primaire et le grand-père de Fabien fut maire de la ville. On le surnommait le maire ouvrier.
Usine à l’abandon, Bar-sur-Aube.
Les usines ferment et le taux de chômage à Bar-sur-Aube est élevé. C’est l’une des 20000 communes où le Front National est arrivé en tête au premier tour des élections régionales de décembre. En découvrant cet été la une de Ici Paris je réalise comment le parti d’extrême droite s’est banalisé.
Rue nationale, Bar-sur-Aube, septembre 2016
« Il y a un instant, entre la 15e et la 16e gorgée de champagne où tout homme est un aristocrate. » (Amélie Nothomb). Fernando au PMU, rue nationale. Si à Bar-sur-Aube les entreprises ferment, en revanche le vignoble de Champagne, appelé ici Côte des Bars, garantit des emplois à l’année. La flute de Champagne servie au bar est deux fois moins chère qu’ailleurs.
Agrandissement d’une carte postale très connue à Bar-sur-Aube. Il s’agit de la grande manifestation du 9 avril 1911 pour que les vignobles aubois conservent l'appellation Champagne. Gaston Cheq natif de Bar-sur-Aube prend la tête des vignerons en colère. Une statue a été élevée à sa mémoire qui atteste toujours de l'importance de cette révolte dans l’histoire régionale.
Sophie pendant les vendanges, septembre 2016. La seule économie qui prospère et garantit des emplois à l’année c’est le Champagne. Mais le travail est saisonnier et physiquement éprouvant.
Arrentières, septembre 2016. Transformer des hectares de blé en hectares de vignes, c'est multiplier par 350 la valeur d'une parcelle. Dans les villages, il se murmure qu'à ces prix-là, si le cimetière est installé sur une parcelle intéressante, il ne faut pas hésiter à le déplacer.
Ouvrière viticole Sophie est employée saisonnière à la tâche. Ces tâcherons comme ils se désignent eux-mêmes, fils d’ouvriers restés au pays, et enfants de paysans aux allures indociles, sont celles et ceux qui continent d’insuffler de la vie dans les villages alentours.
Quand le travail manque, que les revenus sont faibles ou irréguliers on apprend à se débrouiller. Virginie et Sophie ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de faire de la mécanique. Maisons-les-Soulaines, juin 2016.
Samedi jour de marché à Bar-sur-Aube
Aube. Sur le sac de cet homme la Croix de Lorraine qui domine Colombey-les-deux-Eglises à quelques 12 kilomètres de là. Chaque 9 novembre depuis 1970 c’est le défilé des politiques de tous bords qui viennent se recueillir sur la tombe du général De Gaulle. Même Florian Philippot du Front National, probablement parce qu’il briguait la région aux élections de décembre 2015. A Colombey il est arrivé en tête du premier tour avec 42,7% des suffrages. Pas certain que le général ait apprécié.
Bar chez Rudy. Des irlandaises de passage ont trouvé le seul bar ouvert ce soir du 17 mars pour fêter la Saint Patrick, le saint patron de l’Irlande.
Michel dans son appartement du quartier des Miniets. Fan de Johnny, sympathisant du Parti de gauche, il participe aussi aux Nuits Debouts à Bar-sur-Aube.
Paysage de la région de Bar-sur-Aube, entre Fresnay et Maisons-les-Soulaines.