photographies et textes par

Hervé Baudat
 
MÉMOIRES MOIRÉES
photographies et textes par
Hervé Baudat


Travail réalisé à la Chambre 4/5 dans les services dits « de soins de longue durée » qui accueillent des patients souffrant de démence type Alzheimer.

Souvent, au moment de la photographie, je me demande si je ne suis pas en train de réaliser le dernier portrait de ces visages égarés et amnésiques. Fatalité terrible, régulièrement vérifiée, une poignée de saisons plus tard. L’image, après le développement de mes films, arrive en retard ou juste à temps.

Je poursuis. J’installe mon matériel. Sentiment de gravité. Mes gestes sont lourds. Au crépuscule, lorsque le soleil est bas, les patients déambulent : syndrome du coucher du soleil et agitation

Amimie des âmes : face à cette étrange et inquiétante machine à photos, les expressions se figent. Portraits, traits tirés. J’attends longtemps avant de déclencher. Je laisse passer les secondes; rien ne bouge. Scrutations, éclairs de conscience …

LOCALISATION

 

LOCALISATION

MONSIEUR B 17.11.2016



Je connais Monsieur B depuis longtemps. Enfant, il m’emmenait à la mer des sables, boxait avec moi. Il était toujours élégant. On le surnommait « Alain Delon ». C’est mon grand-père. Je n’ai pas hérité de ses yeux bleu acier, juste de son côté insouciant et jouisseur. Ici, en octobre dernier, nous sommes dans un HEPAD à Lons-le-Saunier. Nous sortons dans le jardin désert.


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SOUS LES ALCÔVES 21.09.2016

Je connais Monsieur B depuis longtemps. Enfant, il m’emmenait à la mer des sables, boxait avec moi. Il était toujours élégant. On le surnommait « Alain Delon ». C’est mon grand-père. Je n’ai pas hérité de ses yeux bleu acier, juste de son côté insouciant et jouisseur. Ici, en octobre dernier, nous sommes dans un HEPAD à Lons-le-Saunier. Nous sortons dans le jardin désert.



Des phrases incompréhensibles parcourent les alcôves désertes. Le langage se désagrège en succession de mots abîmés, lancés dans le désordre le plus complet. Ce n’est pas grave. Nous rions. Mme Y choisit de poser devant le tableau de Raphaël. Elle me tire vigoureusement la manche pour me le signifier.


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LES MASQUES 08.09.2016

C’est comme si je n’existais pas alors que je passe devant votre visage. C’est comme si je n’existais pas alors que je vous photographie.
Derrière mon immense boîte à images vous ne distinguez pas mes traits.
Nous sommes tels deux masques se faisant face en silence.



C’est comme si je n’existais pas alors que je passe devant votre visage. C’est comme si je n’existais pas alors que je vous photographie.

Derrière mon immense boîte à images vous ne distinguez pas mes traits.

Nous sommes tels deux masques se faisant face en silence.


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LE MOUVEMENT PERPÉTUEL 03.08.2016

Madame N est une infatigable marcheuse :
tout le jour, elle va dans le service, de chambre en chambre, de couloir en couloir, salue chacun, cherchant le moindre événement rompant quelque peu avec la monotonie des heures.
Si vous l’abordez, elle vous répondra avec politesse tout en continuant sa route, accélérant même un peu le pas, comme pour vous faire comprendre qu’elle a un rendez-vous et que le train ne l’attendra pas.



Madame N est une infatigable marcheuse :
tout le jour, elle va dans le service, de chambre en chambre, de couloir en couloir, salue chacun, cherchant le moindre événement rompant quelque peu avec la monotonie des heures.

Si vous l’abordez, elle vous répondra avec politesse tout en continuant sa route, accélérant même un peu le pas, comme pour vous faire comprendre qu’elle a un rendez-vous et que le train ne l’attendra pas.

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LE BON DIEU 20.06.2016

Madame Y est très croyante.
Elle me dit : « Le Bon Dieu nous enlève la mémoire pour que nous ne souffrions pas. »
Puis son regard se perd.



Madame Y est très croyante.

Elle me dit : « Le Bon Dieu nous enlève la mémoire pour que nous ne souffrions pas. »

Puis son regard se perd.


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SOUS LE CIEL BLEU-VIDE 06.04.2016

Le mur est décrépit.
Sur le tableau l’enfance pointe un passé lointain.
Je me retourne, le ciel est bleu-vide.



Le mur est décrépit.

Sur le tableau l’enfance pointe un passé lointain.

Je me retourne, le ciel est bleu-vide.


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LE GRAND SOLEIL 11.03.2016

Les couloirs succèdent aux couloirs.
Heures vides.
Dehors brille un immense soleil.



Les couloirs succèdent aux couloirs.
Heures vides.
Dehors brille un immense soleil.

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PERSONNE NE ME PREND JAMAIS EN PHOTO 01.03.2016

Toute la journée la pluie et le ciel gris.
L’ambiance est un peu morne. Beaucoup dorment. Silence. Je regarde les gouttes glisser sur les fenêtres.
Je croise Mme J, qui semble contente de me voir. Nous parlons de choses et d’autres. Nous tuons le temps. Elle sait très bien qui je suis. Ce que je fais. Elle me dit «  Personne ne me prend jamais en photo ».



Toute la journée la pluie et le ciel gris.

L’ambiance est un peu morne. Beaucoup dorment. Silence. Je regarde les gouttes glisser sur les fenêtres.

Je croise Mme J, qui semble contente de me voir. Nous parlons de choses et d’autres. Nous tuons le temps. Elle sait très bien qui je suis. Ce que je fais. Elle me dit «  Personne ne me prend jamais en photo ».
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LE CHANT ET LES MURS 09.02.2016

Un homme chante. Air sans paroles.
Nul besoin de mots.
De ses yeux surgissent d’incandescents éclats.
Il me sourit. Monsieur W est un ancien chef d’orchestre.



Un homme chante. Air sans paroles.

Nul besoin de mots.

De ses yeux surgissent d’incandescents éclats.

Il me sourit. Monsieur W est un ancien chef d’orchestre.


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PRIÈRE, PRIÈRE 07.12.2015

Je pourrais, ici, ranger mon appareil, m’en aller. M’enfuir. Ne plus faire d’images… Cesser, enfin.

Prière, prière. Les lèvres ont marmonné quelques mots à mon attention.

Plusieurs nuits, cette scène m’a hanté. J’ai cru à une imprécation.



Je pourrais, ici, ranger mon appareil, m’en aller. M’enfuir. Ne plus faire d’images… Cesser, enfin.

Prière, prière. Les lèvres ont marmonné quelques mots à mon attention.

Plusieurs nuits, cette scène m’a hanté. J’ai cru à une imprécation.
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VUE SUR LES JARDINS 30.11.2015

Les rayons d’or de l’été se faufilent dans les chambres, ricochent sur les fenêtres ou les miroirs, atteignant ainsi les recoins les plus obscurs de l’hôpital.

Moi, je me plais à visiter Madame W. Sa vivacité d’esprit, sa culture, la fulgurance de ses observations sur la vie commune des patients m’aident à comprendre beaucoup de choses.

Parfois elle ne dit rien. Me suivant de son regard malicieux



Les rayons d’or de l’été se faufilent dans les chambres, ricochent sur les fenêtres ou les miroirs, atteignant ainsi les recoins les plus obscurs de l’hôpital.

Moi, je me plais à visiter Madame W. Sa vivacité d’esprit, sa culture, la fulgurance de ses observations sur la vie commune des patients m’aident à comprendre beaucoup de choses.

Parfois elle ne dit rien. Me suivant de son regard malicieux
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LE CORPS-NAVIRE 23.11.2015

Le couloir de l’hôpital est semblable à un immense océan qu’il faut traverser contre vent et tempête. Monsieur H navigue imperceptiblement entre les murs : regard fixe, « inquiet jusqu’à l’horizon ». Ses gestes sont lents - je m’attendais presque à percevoir des grincements de son corps-navire dérivant vers moi avec détermination. Oui, j’y viens. Le terme médical associé à ce phénomène est : akinésie.



Le couloir de l’hôpital est semblable à un immense océan qu’il faut traverser contre vent et tempête. Monsieur H navigue imperceptiblement entre les murs : regard fixe, « inquiet jusqu’à l’horizon ». Ses gestes sont lents - je m’attendais presque à percevoir des grincements de son corps-navire dérivant vers moi avec détermination. Oui, j’y viens. Le terme médical associé à ce phénomène est : akinésie.
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LA STATUE 17.11.2015

Madame C était heureuse de s’en aller promener avec moi au milieu des statues. Nous marchions dans une joyeuse insouciance. Plus rien ne comptait, ni les mémoires perdues, ni la chaleur qui commençait à poindre.



Madame C était heureuse de s’en aller promener avec moi au milieu des statues. Nous marchions dans une joyeuse insouciance. Plus rien ne comptait, ni les mémoires perdues, ni la chaleur qui commençait à poindre.
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COMME ÇA JE NE VOIS PLUS RIEN 09.11.2015

« Je reste au lit pour fermer les yeux, comme ça je ne vois plus rien. Pas parler. Rien. Je suis là toute la journée. C’que je voudrais, admettons, c’est partir d’ici. J’étais pas pour être ici. Moi j’aime bien Paris. J’aime bien chanter. »



« Je reste au lit pour fermer les yeux, comme ça je ne vois plus rien. Pas parler. Rien. Je suis là toute la journée.
C’que je voudrais, admettons, c’est partir d’ici.
J’étais pas pour être ici. Moi j’aime bien Paris.
J’aime bien chanter. »



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LE SALON 30.10.2015

Madame O me reçoit dans son salon imaginaire avec politesse, courtoisie. Elle semble fière que je réalise son portrait. Comme une grande Comtesse, elle répond à mes questions par des signes de tête. L’hôpital se transforme en château ; moi en peintre avec son chevalet. Quant aux tableaux en arrière plan, l’observateur parisien et cultivé en devinera, sans aucune difficulté, la provenance.



Madame O me reçoit dans son salon imaginaire avec politesse, courtoisie. Elle semble fière que je réalise son portrait.

Comme une grande Comtesse, elle répond à mes questions par des signes de tête. L’hôpital se transforme en château ; moi en peintre avec son chevalet.

Quant aux tableaux en arrière plan, l’observateur parisien et cultivé en devinera, sans aucune difficulté, la provenance.
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LE DOUDOU 22.10.2015

Sans cesse, je suis témoin de ce retour vers l’enfance où l'on désapprend tout : écrire, lire, tenir une fourchette. L’obscurité recouvre comme un drap les années vécues.

Quelques-uns remuent frénétiquement sur leur chaise - syndrome de jambes sans repos.

D’autres adoptent des « doudous », les trimballant partout, les cherchant avec angoisse à chaque réveil.



Sans cesse, je suis témoin de ce retour vers l’enfance où l'on désapprend tout : écrire, lire, tenir une fourchette. L’obscurité recouvre comme un drap les années vécues.

Quelques-uns remuent frénétiquement sur leur chaise - syndrome de jambes sans repos.

D’autres adoptent des « doudous », les trimballant partout, les cherchant avec angoisse à chaque réveil.
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AU MILIEU DE L'ÉTÉ 08.10.2015

J’avais installé mon appareil photos et mon projecteur au bout d’un couloir. J’étais perdu dans mes pensées lorsque je me suis aperçu que les patients s’étaient placés en file indienne. Sans bruit, sans parole, ils attendaient leur tour. La lumière revèle les visages mais ne rend pas la mémoire. Moi aussi, j’ignore si c’est le jour ou la nuit. J’ai ce qu’on appelle une désorientation temporo-spatiale.



J’avais installé mon appareil photos et mon projecteur au bout d’un couloir.

J’étais perdu dans mes pensées lorsque je me suis aperçu que les patients s’étaient placés en file indienne. Sans bruit, sans parole, ils attendaient leur tour. La lumière revèle les visages mais ne rend pas la mémoire.

Moi aussi, j’ignore si c’est le jour ou la nuit. J’ai ce qu’on appelle une désorientation temporo-spatiale.
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LES FRANÇAIS SONT DES CONS 30.09.2015

Monsieur V travaillait dans les colonies françaises - parce que les « Français sont des cons » et que « De Gaulle est un con » - il tourne en rond dans le service d’un pas décidé, propose de promener les patients en fauteuil roulant. Parfois, il semble un peu perdu, mélancolique. Il me raconte sa vie d’avant, le soleil, l’océan, les plages immenses. Le mur de sa chambre est entièrement recouvert de découpes de magazines. Je le découvre des années plus tôt avec les cheveux longs.



Monsieur V travaillait dans les colonies françaises - parce que les « Français sont des cons » et que « De Gaulle est un con » - il tourne en rond dans le service d’un pas décidé, propose de promener les patients en fauteuil roulant.

Parfois, il semble un peu perdu, mélancolique. Il me raconte sa vie d’avant, le soleil, l’océan, les plages immenses.

Le mur de sa chambre est entièrement recouvert de découpes de magazines. Je le découvre des années plus tôt avec les cheveux longs.
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LE COLLIER 21.09.2015

Dans la chambre, entre le lit et la fenêtre, est accroché le portrait d’une jeune femme brune aux yeux bordés de nuit. Elle esquisse un sourire. Collier de perle. Porte-cigarette. La fumée serpente, s’ouvre comme une fleur de brouillard.



Dans la chambre, entre le lit et la fenêtre, est accroché le portrait d’une jeune femme brune aux yeux bordés de nuit.

Elle esquisse un sourire.
Collier de perle.
Porte-cigarette.

La fumée serpente, s’ouvre comme une fleur de brouillard.
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MADAME N 11.09.2015

Alors même que je lui remets son portrait, Madame N me remercie pour la photo de sa mère ! Elle semble contente. Puis ses phrases perdent leur sens, deviennent incompréhensibles, se transforment en suite de sonorités uniformes, presque chantées. On nomme ce trouble jargonophasie. Je croise souvent Madame N. Elle ne me reconnait pas, ou rarement. Depuis des mois, la photo est posée à l’envers dans sa chambre, écornée sur sa table de nuit..



Alors même que je lui remets son portrait,
Madame N me remercie pour la photo de sa mère !
Elle semble contente. Puis ses phrases perdent leur sens, deviennent incompréhensibles, se transforment en suite de sonorités uniformes, presque chantées.
On nomme ce trouble jargonophasie.

Je croise souvent Madame N.
Elle ne me reconnait pas, ou rarement.

Depuis des mois, la photo est posée à l’envers dans sa chambre, écornée sur sa table de nuit.


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MADAME D 04.09.2015

Néons. La pensée s’en va. L’objectif de ma chambre n’est qu’à quelques centimètres du visage, pourtant je ressens une infinie distance. Après l’image, la « bouche-douleur » persiste; les mains restent jointes. Prière.



Néons.
La pensée s’en va.
L’objectif de ma chambre n’est qu’à quelques centimètres du visage, pourtant je ressens une infinie distance.

Après l’image, la « bouche-douleur » persiste;
les mains restent jointes.
Prière.


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MADAME T 24.08.2015

Au dehors, le soir monte dans le jardin. La vitre est immense. Nous restons sans mot dire à nous observer. Quelqu’un gémit dans une pièce avoisinante. Puis, fusent des éclats de rire stridents suivis de râles et de hurlements. Sur le dépoli, je concentre ma mise au point sur l’abîme de la pupille. Cet instant, la fixité des traits, me hantent encore. La photographie en aucun cas n’éloigne les fantômes.



Au dehors, le soir monte dans le jardin.

La vitre est immense.

Nous restons sans mot dire à nous observer. Quelqu’un gémit dans une pièce avoisinante. Puis, fusent des éclats de rire stridents suivis de râles et de hurlements. Sur le dépoli, je concentre ma mise au point sur l’abîme de la pupille.

Cet instant, la fixité des traits, me hantent encore. La photographie en aucun cas n’éloigne les fantômes.


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MONSIEUR G 11.08.2015

Monsieur G est toujours vêtu de vestes mal boutonnées, apraxie selon les médecins. J’ai cru comprendre que c’était un ancien footballeur. Il y a quelque chose de luisant dans son regard, comme un souvenir des printemps anciens. Nous parlons - fragments de voix murmurées entre les murs. Ses déplacements sont difficiles, troubles de la marche, mais il ne cesse les allées et venues entre sa chambre et la salle commune. Là, il se pose quelques minutes puis repart.



Monsieur G est toujours vêtu de vestes mal boutonnées, apraxie selon les médecins.

J’ai cru comprendre que c’était un ancien footballeur. Il y a quelque chose de luisant dans son regard, comme un souvenir des printemps anciens.

Nous parlons - fragments de voix murmurées entre les murs.

Ses déplacements sont difficiles, troubles de la marche, mais il ne cesse les allées et venues entre sa chambre et la salle commune.

Là, il se pose quelques minutes puis repart.


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