photographies par
Bertrand Gaudillère
textes par Catherine Monnet
 
JUSTES SOLIDAIRES #2
photographies parBertrand Gaudillère
textes et son parCatherine Monnet

La crise des migrants a réveillé l’entraide citoyenne. Face à l’incapacité des pays européens de répondre à l’exode des populations fuyant la guerre ou la misère, une autre forme de solidarité émerge en France. Elle dépasse le cadre habituel des associations et des collectifs d’entraide. Elle touche différentes classes d’âge, différentes catégories sociales ou professions et toutes les religions.

Cette solidarité s’exprime également partout où elle est nécessaire. Après une première série de portraits de citoyens ordinaires et solidaires réalisée dans le nord de Paris, le photographe Bertrand Gaudillère et la journaliste Catherine Monnet sont allés à la rencontre de ceux qui tendent la main aux réfugiés livrés à eux-mêmes sur la route de l’exil ou dans des campements de fortune, de la frontière franco-italienne à Calais.

 

LOCALISATION

 

LOCALISATION

GÉRER 07.03.2017

Cecile B. - 25 ans
Quand je suis revenue d’un séjour au Canada, tous les médias parlaient d’Aylan, le petit Syrien qui s’était noyé. Ce qui m’a le plus affectée, ce sont les commentaires extrêmement méchants et racistes de gens qui n’ont pas conscience que nous sommes tous de la même nationalité : celle des humains. J’ai alors cherché à venir à Calais. Ici, au début, j’ai commencé à trier des vêtements à l’entrepôt de l’Auberge des Migrants. Il y a tellement de rotations de bénévoles, qu’après cinq jours sur place, j’étais la plus ancienne et on m’a donné un peu de responsabilités. A mon deuxième séjour, ma chef m’a demandé de la remplacer pendant son absence. A ce moment-là, il y a eu une rixe et un incendie dans le camp. C’était la catastrophe, il y avait des blessés, des morts, plus de 1.000 personnes sans abri. J’ai dû gérer cette situation d’urgence. Quand ma responsable est rentrée, elle m’a dit que j’étais prête pour la relève. Je n’avais pas prévu de faire ça. Je fais parfois des erreurs. Heureusement mes études de théâtre m’ont appris à improviser et je suis reconnaissante de voir que les gens me font confiance.

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MARAUDER 24.02.2017

Marie C. - 59 ans
Je ne me souviens plus qui, la première fois, m’a parlé de faire des maraudes. Mais tout de suite, je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse partie. Quand les premiers migrants sont arrivés dans la vallée de la Roya, je craignais qu’ils ne meurent de faim. Car il n’y a pas que des gentils baba-cools par chez nous. Moi, j’ai vécu pendant 40 ans dans le quartier de Barbès à Paris. J’aimais le mélange de nationalités et l’Afrique, où j’ai été si bien reçue quand j’y suis allée. Avec le collectif Roya Citoyenne on s’est organisé. Chaque village distribue de la nourriture un jour par semaine. Nous, à Breil-sur-Roya, c’est le jeudi. Chaque équipe a ses menus. Avec Roger, notre spécialité c’est le pan bagnat. On a de la chance, ici on a des agriculteurs qui donnent volontiers leurs produits et le boulanger nous laisse aussi ses invendus de la veille. Après, faire des maraudes, c’est galère. On est dans la rue, dans le froid, on marche et en plus maintenant on doit se cacher de la police car le maire de Vintimille a interdit de donner à manger aux migrants.

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LAVER 16.02.2017

Sidonie F. - 45 ans
L’hiver dernier, tous les matins, quand on retrouvait des détritus derrière notre haie, on savait que des réfugiés avaient passé la nuit là. Eurotunnel est à cinq minutes à vol d’oiseau. Un soir, je suis sortie avec mon fils vider les poubelles. On a vu des femmes et des enfants passer dans un silence incroyable. Là, ça a été le déclic. La « jungle » de Calais n’était pas loin. Avec mon mari, on a chargé la voiture avec des choses, des vêtements. Quand on est arrivé, on a vu une ville, c’était sale, surpeuplé, l’odeur était terrible. On a décidé de réagir. Lorsqu’on ne travaille pas, on va sur le camp et on tisse des liens d’amitié avec des réfugiés comme Abdel Raouf qui est soudanais. Quand vous voyez qu’il vit de façon insalubre, au milieu des rats, qu’il doit attendre trois heures pour prendre une douche de six minutes, qu’il fait sa lessive dans un seau, et que souvent une grosse pluie arrive à peine son linge étendu, un jour vous l’invitez et vous lui proposez d’emmener son linge et de faire une machine à laver le temps qu’il boive un thé. Laver du linge, c’est rien ça.

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SECOURIR 10.02.2017

Bertrand T. - 42 ans
Je pense être au bon endroit, au bon moment. Je ne pensais pas faire de l’humanitaire avant la fin de ma carrière de skipper, mais on est en train de vivre un moment historique. Des milliers d’Africains quittent leurs pays en transitant par la Libye. On ne parle pas de génocide car ils sont envoyés sur l’eau et ils ne meurent pas tout de suite, mais c’est presque pareil. Si on n’était pas là, ils seraient voués à une mort certaine au milieu de la Méditerranée. Chaque sauvetage en mer sur l’Aquarius est différent. Sur le dernier, c’était très silencieux. Les 109 survivants étaient juste hébétés, choqués, ils ne parlaient plus, ne bougeaient plus. Il y avait 22 morts au milieu de leur embarcation. Quand on revient à terre, si on commence à expliquer ce que l’on a vu et entendu, c’est tellement de l’ordre de l’inimaginable, de l’innommable, que l’on passe pour des fous, tellement c’est fou. Dans quelques années, je pense que des gens auront des comptes à rendre. L’histoire jugera. Moi je veux pouvoir regarder mon fils dans les yeux quand il me demandera de quel côté j’étais en 2016.

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