textes & photographies par

Romain Philippon & François Gaertner
 
COMMUNE DO FÉ
textes & photographies parRomain Philippon & François Gaertner

Commune Primat est un petit quartier de Saint-Denis de La Réunion. Ici, jusque dans les années 70, un bidonville s’étendait sur une bande de savane coincée entre un lit de rivière et une ravine. Au bout de cette langue sèche s’élevaient les fumeroles d’une décharge à ciel ouvert où s’amoncelaient les ordures de la plus grande ville des DOM-TOM. Fermée d’un côté par l’océan, de l’autre par une quatre voies, Primat est aujourd’hui une cité un peu coupée du monde. 1700 personnes vivent dans les immeubles HLM et les maisons mitoyennes bâties au fil des opérations de RHI – pour Résorpsion de l’Habitat Insalubre.
La décharge a disparu, remplacée par les infrastructures typiques des périphéries urbaines. Stade de foot, centre commercial, cimetière et centre funéraire, zones d’activités et parkings creusent un périmètre vide autour du petit village de béton, devenu île dans l’île.  
Fin 2015, une étude publiée dans un quotidien local désignait Commune Primat comme le quartier le plus pauvre de La Réunion, département français déjà hors-norme sur le plan social, où une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté.
Ça n’a pas plu aux habitants, qui sont fiers de leur quartier, et souvent nostalgiques du « Primat d’avant » la réhabilitation. Entre eux, ils s’appellent les Primatoriens, et savourent les faux airs d’aristocratie romaine qui ronflent dans le titre. La rumeur urbaine leur a longtemps prêté la réputation d’être les plus bagarreurs de l’île. Cette image de quartier chaud est, pour certains, à l’origine du nom sous lequel beaucoup connaissent l’endroit : Commune Do Fé (Commune De Feu). LOCALISATION


 

LOCALISATION

COMMUNE DO FÉ #1107.04.2017





COMMENTER  © Hervé Lequeux / La France VUE D'ICI
JANVIER 2017 03.02.2017


COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
PONGAL 23.01.2017

On dénombre trois temples tamouls à Commune primat. Ce jour-là, aux temples Sri Ashtalakshmi et Sri Saptamata, on célèbre «Pongal », une des nombreuses fêtes inscrites au calendrier hindou.


COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
KOK BATAY 08.09.2016

Le Gallodrome de Primat a été inauguré il y a moins d’un an. Depuis, chaque week-end, il se remplit en début d’après midi jusque tard dans la nuit. On vient de toute l’île pour faire combattre ses coqs ou tenter un pari.




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
LADY FRANÇOISE 29.08.2016

Vous pouvez débarquer quand vous voulez, sans vous annoncer, et trouver Françoise allongée devant la télévision dans son vieux canapé, drapée dans un lamba, mais vous ne la surprendrez jamais sans maquillage. Si vous profitez de son impréparation pour prendre une photographie, il se peut qu’elle vous insulte. Elle feint l’indignation, se plaint qu’on la malmène, profère des menaces. Ça dure quelques secondes, le temps qu’elle se compose un maintien d’altesse. Quand elle est prête, elle pose avec plaisir. Si vous ne la connaissez pas, vous pourriez croire qu’elle n’a protesté que par coquetterie. Vous auriez tort. Françoise râle tout le temps, tout simplement.

Devant chez elle, sur le trottoir à l’ombre des arbres du voyageur, elle a installé un large fauteuil et une chaise en plastique. Elle s’y assied de temps en temps pour discuter avec l’une de ses sœurs. Quand une voiture passe, elle marmonne des invectives à l’intention du conducteur qui a eu l’imprudence de jeter un regard dans sa direction. À l’entendre, Primat tout entier ne vit que pour l’épier et pour lui nuire, par jalousie.

Elle a de tendres souvenirs de son enfance, de ce Primat Lontan où sa famille jouissait d’un enviable prestige. Son père gagnait de quoi vivre et sa mère, bonne couturière, fabriquait pour ses enfants des habits neufs qui attiraient les regards. Ça n’était pas la bourgeoisie mais ils avaient la dignité. Ils furent les premiers du quartier à posséder une télévision. Un jour, un incendie inexpliqué s’est déclaré pendant une réunion de famille, plusieurs personnes ont bien failli mourir. Françoise et son père ont toujours des cicatrices. Elle est convaincue que c’était un coup des jaloux.

Depuis, elle affirme détester Primat et la plupart de ses habitants. Quand il arrive qu’elle en croise un sur le chemin qui mène à l’appartement de ses parents, où elle se rend chaque midi pour regarder avec eux le feuilleton Terre de passion, elle bougonne. Sa défiance assurée, ses éclats de voix tonitruants, sa corpulence et les dérouillées qu’elle jure avoir distribuées dans tout le village lui donnent des airs de patronne du quartier, une femme de caractère à qui personne n’ose chercher des noises. Mais une vie de tempêtes et de batailles, même à l’échelle d’un voisinage, ça ne laisse pas indemne. La tristesse de son regard sombre forme sur son visage comme une blessure de guerre.


COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
QUE LA FÊTE COMMENCE 13.07.2016
Trois types sont debout dans l’herbe qui mange le boulodrome au milieu de la cité. Dans leurs mains, des cigarettes et de grandes canettes de bière. Ils regardent parterre. Qui prend le point ? Leurs délibérations sont couvertes par la musique crachée par deux grosses enceintes en sur-régime posées sur les gradins de pierre. Ils achèvent un tournoi de pétanque qui, faute de participants, n’a jamais vraiment commencé, dans le cadre d’une fête de quartier qui peine à s’aviver.

La troisième semaine de juin est chaque année l’occasion pour la ville de promener ses podiums et ses tentes de cité populaire en écart périurbain dans une farandole d’animations municipales où tout se mélange un peu : la fête de la musique, la fête des pères, l’appel du général de Gaulle… Ce jour-là, c’est le tour de Primat. On a placé des sonos et des stands aux endroits stratégiques de la cohésion sociale dans l’espoir que la population se manifeste, attirée par un rituel fait de tournois de pétanque, de concerts de groupes du cru et d’activités manuelles. 

En fin d’après-midi devant la petite aire de jeu, les dames du Centre Animation Prévention plient les tables avec des soupirs désolés tandis que deux petites filles achèvent seules de peindre des porte-clés « Bonne fête papa » : « Ici, c’est l’atelier artisanal pour les marmailles et leurs parents. Mais les papas sont aux abonnés absents… »  

À quelques mètres de là, le palier du Centre d’Action Sociale pour les Enfants a été transformé en cabine de DJ. Un jeune animateur passe une playlist composée des derniers tubes du dancefloor local pour un public de deux vieux messieurs qui papotent. 

À l’intérieur, des travaux en cours donnent l’impression d’un lieu abandonné. Derrière le billard éventré, le tas d’altères usées poussé dans un coin et les classeurs vides d’une administration fantôme, des affiches manuscrites scotchées par les éducateurs sont encore éparpillées sur les murs. « La Solidarité », « Le Respect », « L’Entraide », « Favoriser les liens », « à travers diverses rencontres et échanges d’activité » : dans ce décor de friche, le vocabulaire de la sensibilisation compose un poème ironique. Sur le haut d’un mur vide, une autre affiche annonce : « Planning réalisé. » 

Quelques mois plus tôt, il a été question de raser le CASE pour faire de la place à une grande concession de voitures de luxe dont le chantier monumental a débuté juste à côté. Les habitants ont protesté, et finalement obtenu sa réhabilitation. Les piliers intérieurs étaient bourrés d’amiante.

Lorsque la nuit tombe, la place qui borde l’église où la grande scène est installée reste déserte. Au micro, un animateur enrhumé veut, sur un ton monocorde, convaincre les habitants de sortir de chez eux. À un moment, il dit : « N’ayez pas peur ! » 

Arrive l’élue du quartier, parachutée aux dernières élections municipales. Elle rit : « Ne t’inquiète pas, les gens vont venir ! Il est encore tôt, mais tout à l’heure, ce sera noir de monde. Quand je suis arrivée dans ce quartier, les gens m’ont dit : on veut de l’animation. J’adore ce quartier, ses habitants. J’ai vraiment envie de changer les choses ici. J’ai de grandes idées pour Primat. »

Elle se lance dans un brainstorming enthousiaste où il est question de conversations sous les arbres pour parler d’obésité et de concert philharmonique en plein air avec des enfants du quartier pour créer des vocations classiques et montrer à la jeunesse des cités que « tout est possible. » À court terme, un projet plus modeste a déjà de quoi faire rêver : « Ici, malheureusement, on a beaucoup de filles-mères. Je voudrais organiser une course de poussettes. Mais en marchant bien sûr, pour éviter les accidents. Et pourquoi pas intégrer aussi des personnes en fauteuil ? On va faire des trucs de fous ! »




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
TERRE DE PASSION 13.05.2016

En temps normal, vers 14h, Thérèse Andriana regarde Terre de Passion, sa telenovela quotidienne. Son mari, Jonas, est assis tout près d’elle. Sur le mur derrière eux, face à la télévision, parmi une foison d’images pieuses, de véritables coupes sportives attestent d’un mariage sexagénaire plusieurs fois récompensé par la mairie et pourtant, chaque jour, Thérèse et Jonas se régalent d’adultères et d’amours torturés.

Pas aujourd’hui. Au début de chaque mois, le couple attend de recevoir le RSA pour régler les factures en souffrance et durant ce bref entre-temps, la box devient muette. Alors pour changer, Jonas et Thérèse mettent de la musique, si fort qu’il est possible de retrouver à l’oreille le chemin de leur appartement au rez-de-chaussée de la cité.

Quand ils coupent le son, on retrouve chez eux le vrombissement sourd et la grande variété de tremblements qui forment le bruit d’ambiance des intérieurs primatoriens – celui des vieux ventilateurs à force maximale. Ce jour-là, après quelques chaleureuses plaisanteries, Thérèse demande à ce que l’enregistrement soit arrêté. La conversation a brusquement glissé des romances de Tino Rossi échangées avec Jonas dans les bals de leur jeunesse vers un sujet sensible à La Réunion, la sorcellerie.

Thérèse est une manière de guérisseuse. Très pieuse, elle affirme que le pouvoir de la prière est supérieur aux autres. Elle ne les nomme pas mais, plus que les rites comoriens ou malgaches, on sait qu’elle pense aux redoutés « sorciers malbars ». Issus de la communauté hindoue réunionnaise, ces derniers sont fameux pour leurs malédictions et leurs cérémonies laissent des traces quotidiennes dans toute l’île : restes d’offrandes aux esprits et de sacrifices animaux disposés nuitamment aux carrefours, et que l’aube révèle aux automobilistes.

Thérèse croit aux miracles. Elle raconte qu’enfant, un prêtre mourant lui a confié son livre de prières, et « le don ». Elle peut, dit-elle avec une grave émotion, guérir les maladies, rendre la parole aux enfants muets. Jonas opine à ses côtés : il a vu. Il a vu Thérèse prendre des gens dans ses bras et dire des prières. Il a vu ces gens remarcher. Il a ouvert la porte de leur appartement aux familles désemparées qui viennent demander l’aide de son épouse, qui l’offre sans jamais demander la moindre compensation. Chez les Andriana, on ne fait pas commerce de la providence. Même si ce genre de réputation peut rapporter de quoi rallumer la télé.

Avant de nous laisser partir, Thérèse nous autorise à rallumer l’enregistreur pour nous chanter, de sa voix grave et fatiguée, sa version d’un Ave Maria.  
 




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
CLENCY 04.05.2016
Demandez à Clency pourquoi il a composé Le Trou, chanson en hommage aux différents orifices du corps humain ; ou pourquoi il a tressé, avec le carton récupéré sur de vieux paquets de cigarette, un étrange chapeau de cowboy miniature  « pour la deuxième tête » ; ou encore pourquoi il se promène avec une barbe sur la moitié gauche du visage tandis que la droite est rasée de près, il vous fera toujours la même réponse : « C’est pour ennuyer les gens. »

Incarnation primatorienne de l’original, Clency est un mélange d’artiste et de farceur qui se régale des rumeurs du village et prend plaisir à en s’en faire l’objet, au grand dam d’une épouse qu’il continue d’appeler, par provocation autant que par tendresse, « ma poule »

Né à l’Île Maurice, il a passé une grande partie de sa jeunesse dans des chambres d’hôpital, à soigner les hémorragies provoquées au moindre choc, et à attendre qu’on pose un diagnostic sur son hémophilie. C’est là qu’il a appris à décortiquer les paquets de cigarette pour tresser des chapeaux, des lapins ou des chiens en carton, passe-temps devenu obsession. Les paquets vides s’accumulent dans la cour de la petite baraque, des liasses de lanières cartonnées retenues par des élastiques envahissent la table du salon. Clency prévient : « Si un jour vous entendez que je me suis séparé avec ma poule, ce sera à cause de mes boites de cigarettes. » 




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
THÉRÈSE 22.04.2016
Il y a dans les mains de Thérèse un cuir sec et rugueux. Son corps a la raideur courbatue des travailleurs qui n’ont jamais connu la mollesse des bureaux. Plus jeune, elle a trimé dans le bâtiment, elle a porté des matériaux, enchaîné les boulots durs et les combines crevantes pour gagner de quoi vivre. Elle a, dit-elle, toujours bossé.

Thérèse est une enfant de Primat. Elle était là avant que les militaires arrivent pour construire les premières baraques, avant qu’on installe les habitants dans des logements de transit, qu’on rase le bidonville pour en faire une cité. Avant l’électricité, l’eau courante, le béton, les architectures standard répétitives qui donnent à certaines impasses des airs de suburb américain sinistré.

Elle voit encore le linge blanc sécher sur les galets qui bordent la rivière, les enfants du village frotter les dernières taches, le cœur décharné d’un épi de maïs en guise de brosse. Elle se souvient de la cueillette des « graines bébé », fruits aigrelets du phalsa, un arbre d’origine asiatique qui poussait là où s’étend aujourd’hui le centre commercial.

Sa voix s’éraille et disparaît parfois dans un enrouement atone. Comme beaucoup de Primatoriens qui ont connu le village et le bidonville, Thérèse est profondément nostalgique de « la vie lontan » – la vie d’avant.




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
JANVIER 2016 18.02.2016




COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
JACQUELINE 21.01.2016

Jacqueline a 62 ans. C’est « une fille du chaudron ». Elle rencontre un « garçon de Prima » puis s’installe avec lui dans le quartier en 1980. Catholique pratiquante, elle travaille pour le service animation du quartier avec pour objectif d’aider les jeunes en échec. Elle dirige une association qui s’occupe du patrimoine de Commune Prima, et a ouvert une école de moringue pour les enfants du quartier. Sa plus grande fierté reste le jardin partagé en face de chez elle, qu’elle a mit en place pour les habitants du quartier. Depuis, elle n’achète plus de légumes au supermarché Carrefour, qui se situe un kilomètre plus bas.



COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
JONAS 05.01.2016

Jonas a 85 ans (« et demi » me précise t-il). Il vit à Commune Primat depuis 1953. Quand il a quitté le centre de Saint-Denis en 1953 pour s’installer ici, c’était pour avoir un petit bout de terrain, et élever quelques bêtes. Il m’explique qu’il fallait se baisser pour rentrer dans sa paillotte. Dans le milieu des années 90, suite à une vaste opération RHI dans tout le quartier, il a été relogé dans un appartement avec sa femme.



COMMENTER  © Romain Philippon & François Gaertner/ La France VUE D'ICI
TwitterFacebook